Ursula Vian-Kübler, muse, artiste et vagabonde

Il n’y pas que des hasards heureux ! Sinon comment expliquer que le réalisateur et journaliste Laurent Courau, qui contribue à L’Inédit, ait retrouvé un document des archives de la RTS dans lequel Ursula Vian-Kübler, l’épouse de Boris Vian, s’exprime lors du tournage de L’Écume des jours, en 1967. Danseuse, muse, femme libre, Ursula Vian-Kübler fut aussi la « nounou » de Laurent Courau.
Un texte de Laurent Courau, paru dans L’Inédit (RTS – Radio Télévision Suisse).

Photo tirée du documents des archives de l’émission Cinéma-vif, consacrée à l’actrice et danseuse Ursula Vian-Kübler (1928-2010), épouse de Boris Vian. © Radio Télévision Suisse

Que la Catalogne peut parfois s’avérer étrange aux yeux du voyageur intrépide qui s’enfonce dans ses entrailles. Oh, je sais ! En me lisant, vous pensez aux montres molles de Salvador Dalí, à la charmante gare de Perpignan, décrétée « centre du monde » par le peintre, aux flèches organiques de la Sagrada Familia d’Antoni Gaudí. Ou encore, pour les mieux renseignés, au Canigou, montagne sacrée dont la cime surplombe la région et qui, au siècle dernier, fit office de triangle des Bermudes régional, quand des avions s’écrasaient sur ses pentes, leurs instruments de bord déréglés par le magnétisme de ses roches, ainsi qu’en témoignent les restes de carcasses aériennes toujours offertes à la vue des randonneurs.

Jacques Prévert pour voisin

Non, cette fois-ci, je vais plutôt vous parler d’Ursula Vian-Kübler (1928-2010), muse, artiste et vagabonde, à laquelle j’eus l’honneur de me voir confié enfant, le temps de quelques soirées. Une « nounou » d’exception, à la trajectoire rien moins que romanesque, depuis sa naissance sur les bords du lac de Zurich, le 6 septembre 1928, avant de brûler les planches dans les ballets de Maurice Béjart et de Roland Petit, puis d’enchanter les plateaux de cinéma pour Louis Malle, Roger Vadim et Agnès Varda, tout en investissant le Pigalle de la grand époque, où elle épouse et vit avec Boris Vian dans une petite maison posée sur le toit du fameux Moulin Rouge, avec Jacques Prévert pour voisin, jusqu’au décès de l’écrivain musicien. Avant de s’installer sur les premiers contreforts des Pyrénées et cette surréaliste terre catalane, où je me trouverai plus tard, bambin, sur son chemin.

C’est quelque part au cours des années 1970 qu’Ursula visite les vallées du Roussillon et qu’elle y croise Jacques Canetti, insigne producteur d’Édith Piaf, de Charles Trenet, de Jacques Brel, Georges Brassens, Serge Gainsbourg et Charles Aznavour, parmi tant d’autres. Taquin, Jacques Canetti défie Ursula de lui procurer de quoi tirer un feu d’artifice pour le lendemain, le 14 juillet. Aussi habile que joueuse, notre Zurichoise relève et gagne le pari, avec à la clé une immense villa à Eus, l’un des plus beaux villages de France, où l’imprésario possède la moitié des maisons. Quelques années plus tard, ce nid d’aigle, entouré de rochers géants et surplombant un gouffre profond, se métamorphose pour accueillir la fondation Boris Vian.

Une chaire au Collège de Pataphysique

À la fois lieu de vie, de résidence, de spectacle et d’exposition, mais aussi véritable caverne d’Ali-Baba, où se trouvent désormais conservées nombre d’archives inédites de l’auteur de L’Écume des jours, dont des manuscrits originaux et sa pléthorique collection de vinyles de jazz qui y occupe une pièce entière, mais aussi une foule de dessins liés au Collège de Pataphysique, « société de recherches savantes et inutiles » dont Ursula occupe à vie une chaire de régente (Orchestique). Une sorte d’univers parallèle, à l’écart du temps et des conventions, sur lequel trône sa silhouette longiligne, toujours impeccablement vêtue de blanc, coiffée d’un long foulard et munie d’une armada de breloques en tous genres ; émergeant généralement de ses appartements en fin d’après-midi, flanquée de Fangorn, son lévrier irlandais, tueur de marcassins que ses invités dégustent marinés et mijotés dans un robuste vin rouge des Corbières voisines.

Avant que la « patronne » ne nous régale de l’une de ses fameuses anecdotes. Comme celle d’un tournage avec Marilyn Monroe. L’icône blonde d’Hollywood gâche, par simple caprice, ce qui aurait pu devenir l’un des plans mythiques de l’histoire du cinéma américain. En décidant d’aller faire pipi à l’instant même où le soleil se positionne idéalement dans l’axe des mesas de la Monument Valley, phénomène astral qui ne se produit qu’une fois par an à heure dite. Et Ursula de conclure, sourire félin au coin des lèvres, en me pointant d’un doigt faussement accusateur qui me fait me recroqueviller dans un fauteuil trop grand pour moi que, « dans la vie, il ne faut jamais trop en faire ! »

Laurent Courau

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